Acrobates, coulisses du cirque, graffitis sexuels, portraits lacérés : quel que soit le sujet, les photographies de Gilles-Henri Polge sont précises et documentées. Il y a de l’archiviste chez lui, mais un archiviste promeneur, car c’est l’histoire des arts populaires, des inscriptions anonymes qui retiennent son attention. On n’est donc pas étonné que les pyramides humaines soient l’objet d’une conférence, illustrée de surcroît, par des documents historiques, des gravures, des dessins, des coupures de journaux et des photographies. Car Gilles-Henri ne néglige rien, dès qu’il s’agit de son sujet.
Le sujet, en l’occurrence, ce sont les pyramides humaines, autrement dit les constructions éphémères, de plusieurs étages, que des hommes entraînés construisent les jours de fête, ou lors de rituels qui n’honorent rien ni personne. Mais qui défient les lois de la pesanteur, et le vertige.
Gilles-Henri nous promène de la Catalogne en Inde, avec quelques détours dans le temps, par exemple dans la Venise d’autrefois. Car les pyramides se retrouvent un peu partout, avec des variantes que ne manque pas de repérer Gilles, de même qu’il compare ces constructions humaines avec l’architecture. Et quand il aborde un possible symbolisme, c’est avec prudence, plutôt sur le mode de la suggestion. Son savoir est grand, mais n’a rien d’autoritaire.
Ce qu’on peut dire avec certitude, sans se lancer éperdument dans la cosmogonie, ou d’incertaines vérités théologiques, c’est que ces constructions qui défient l’équilibre sont une façon de dominer le chaos, mais sans discours.
Celui de Gilles-Henri est d’une sobriété qui rend un hommage aux bâtisseurs éphémères, qu’il admire. En même temps, il nous révèle un phénomène qui fait partie des arts de la rue, entre l’exploit individuel de chaque gymnaste et la communion des jours de fête.
« Les Pyramides humaines », conférence avec projection d’iconographie par Gilles-Henri Polge, Richelieu, juillet 2019.
C’est un peu la rencontre de Brassaï et de Reiser au coin de la rue. Des grands, des gros, des petits, gribouillés ou gravés sur les murs, ces zizis en photo cohabitent (et plutôt bien) avec des affiches politiques lacérées, en plein milieu de la petite librairie Chloé et Denis Ozanne. Ces deux séries Graffiti sexuels et Portraits lacérés de Gilles-Henri Polge resteront accrochées jusqu’au 28 mars.
« À Herculanum comme à Paris, tout prend un sens pornographique d’où l’art, et pour cause, n’est pas absent. » Si Gilles-Henri Polge aime citer Robert Desnos (Au pied du mur, 1937), c’est que le poète français a su en quelques mots raconter l’aventure du photographe avec les graffiti. De 1997 à 2012, l’homme a arpenté Paris et sa banlieue à la recherche des dessins au feutre ou à la craie, peints ou gravés, représentant des sexes masculins et plus rarement des sexes féminins. Naïfs, joyeux, arrogants ou dégoulinants, ces pénis sans relief ne manquent pourtant pas d’humour et nous questionnent. Pourquoi donc, depuis la nuit des temps, comme deux yeux ronds surplombant un long nez, nous regardent-ils passer ? Dans un autre genre, les affiches lacérées d’hommes et de femmes politiques nous rappellent à une réalité moins légère, celles de campagnes impitoyables où les déchirements s’entendent ici au sens propre plus qu’au figuré. « Les lacérateurs d’affiches, dans leur jubilation iconoclaste, ne savent peut-être pas qu’ils perpétuent un immémorial geste magique », écrit Gilles-Henri Polge, toujours soucieux de raccrocher les choses à une histoire, à l’époque des pharaons, de la Révolution et aux vandales du XIXe siècle. Un face-à-face intéressant avec des palimpsestes de figures amputées ou parfois monstrueuses.
Critique parue dans Actu-Photo, 21 mars 2017. L’exposition confrontait des photographies de graffiti sexuels (dans des vitrines) et de portraits électoraux lacérés (aux murs), à Paris en 2017.
En Chine, la peinture comme la littérature est basée sur l’observation de la nature et tout ce qu’on peut en déduire. La calligraphie est une sorte de peinture qui se sert d’idéogrammes pour composer des tableaux. Le résultat est une expression originale du calligraphe à travers les signes, obéissant à des règles strictes tout en conservant sa liberté d’expression. C’est pour cette raison que je comprends et apprécie les photographies de monsieur Polge. Ma nouvelle série de calligraphies et les œuvres de cet artiste français se répondent en quelque sorte. Nous mettons en avant la structure des images et leur rapport avec l’espace. Les traits, tantôt longs et tantôt courts, tantôt droits et tantôt courbes, avec tout un jeu de contraste entre le vide et le plein, entre le dense et le clairsemé, créent une tension psychologique et un dynamisme visuel réjouissant.
Texte (extraits), traduit du chinois par Odile Lai.
Exposition, « Zhong Ruqian : Calligraphies chinoises. Gilles-Henri Polge : Calligraphies photographiques », Librairie Lecointre Drouet, Paris, 2016.
Le travail photographique de Gilles Henri Polge nous a semblé particulièrement intéressant à plusieurs titres. Les graffiti, signes récurrents dans les sociétés humaines s’inscrivent dans la longue durée: des parois des cavernes aux murs des villes contemporaines en passant aussi par l’antique Pompei. Des artistes célèbres se sont emparés du sujet : les graffiti ont inspiré par exemple les travaux photographiques de Brassaï, le travail pictural de Dubuffet.
La série des graffiti sexuels photographiés par G.-H. Polge, pour la grande majorité de 1997 à 2002 sur les murs de Paris et de sa banlieue, dessinés au feutre, à la craie, parfois peints ou gravés figurent des sexes masculins et féminins (très peu) et des scènes. Toutes les vues sont datées et localisées. L’ensemble comporte aussi des graphismes d’où le jeu et la dérision ne sont pas absents (phallus sur skateboard, figures anthropomorphes de sexes-visages).
La qualité photographique des images et la qualité graphique de la majorité de ces graffiti transforment ce sujet a priori scabreux en formes plutôt joyeuses de l’expression clandestine de la sexualité sous toutes ses formes. A l’analyste et à l’anthropologue de s’interroger sur les processus pulsionnels que véhiculent ces signes anonymes, sur le rôle qu’ils jouent, sur les tabous qu’ils dénoncent, sur leur progressive disparition.
L’acquisition de 70 photographies originales a fait entrer une expression, certes particulière, de la sexualité humaine dans les collections du MNATP/CEF. Ce thème, fondamental, est resté longtemps en dehors du champ d’investigation du musée.
Collection, MUCEM, Marseille. Fonds Polge. 70 photographies de graffiti sexuels, acquisition 2005.
Pour le photographe Gilles-Henri Polge tous les corps sont soumis aux mêmes lois physiques mais le jeu du saltimbanque, de l’acrobate, du contorsionniste, du trapéziste consiste à les éprouver, à les expérimenter en risquant à l’extrême son corps et en lui imposant des mouvements qui jouent dangereusement avec les lois de la pesanteur. Son projet photographique se nourrit des recherches historiques et iconographiques qu’il mène depuis longtemps sur le sens et la place des corps en mouvement dans l’espace ou en équilibre naturel au sol, dans les rites, dans les représentations de l’art occidental et dans l’acrobatie chinoise.
Collection, MUCEM, Marseille. Fonds Polge. 30 photographies d’acrobates, acquisition 2002.
Voltigeurs et plongeurs, équilibristes et acrobates - enfants du ciel dont l’art permet d’échapper à l’attraction de la terre. Voilà l’univers de Gilles-Henri Polge.
De la représentation des exercices d’équilibre dans la tradition du cirque à celle des envols de plongeurs, le sujet de son oeuvre photographique remet en question notre attachement à ce monde. Dans ses prises de vues, les artistes et les athlètes apparaissent libérés des contraintes terrestres. En les captant en état d’apesanteur, le photographe exprime un des plus vieux plus rêves de l’homme. Tels Icare, ils défient les lois fondamentales de la nature pour affirmer que l’homme seul est maître des forces de la terre.
Mais ces images de corps ramassés ou étendus, solides ou frêles, habillés ou à moitié nus, isolés ou en groupe, sont par ailleurs trop sages pour courir le risque de se brûler les ailes au soleil. Les sauts, les vols, les arcs, les tours d’adresse sont ainsi représentés à leur apogée, au point culminant de l’exercice. Alors le véritable sujet de ces photographies se révèle être la quête d’équilibre, entreprise périlleuse, certes, qui cependant reste intimement liée à la condition humaine.
Par ailleurs, cette recherche d’un point d’ancrage ressemble étrangement à une tentative qui vise la définition d’un style, la construction d’une oeuvre. Photographier des acrobates sautant, plongeant, se balançant, se portant l’un l’autre, se contorsionnant, semble être, pour Gilles-Henri Polge, l’aboutissement d’un long parcours qui l’a conduit à l’identification d’un moyen d’expression personnel, d’une manière de donner corps à une vision propre de l’être et de son rapport au monde.
Expositions : « En busco de l’equilibrio », Kowasa Gallery, Barcelona 2007 ; « Gilles-Henri Polge : Jeux d’équilibre et d’acrobatie », FNAC Monaco, puis itinérante dans les galeries FNAC en France 1998-2002.
La première impression que j’ai ressentie en contemplant les photographies de Gilles-Henri Polge a été la force de caractère, la personnalité originale qu’elles dégageaient. C’était des photos de cirque – équilibristes et acrobates –, mais c’était aussi autre chose que des photos de cirque. Au-delà de la valeur documentaire ou de reportage, j’ai découvert une intention bien définie, un esprit créateur, qui en font un magnifique travail d’auteur.
Il émane un mystère des photos de Polge, difficile à percer au premier abord, une authenticité qui dépasse la surface de l’image pour voir plus loin, en profondeur. Car ce sorcier de la photographie vaau-delà de l’épiderme des artistes, pour chercher cette dimension – intangible mais merveilleusement réelle – qui palpite depuis toujours dans les jeux d’équilibre des différentes cultures de notre planète. Les photos de Gilles-Henri Polge explorent l’éternelle relation de l’homme avec le cosmos, et mettent en évidence le défi de l’animal homme, dans sa relation de connivence avec les forces de la nature.
En même temps qu’il photographie les équilibristes, les acrobates, les constructions humaines – en même temps qu’il photographie l’apparence des jeux d’équilibre – Polge développe une théorie anthropologique révélatrice, représentant un apport extraordinaire tant pour le monde des « castells » catalans que pour celui du cirque. Pleins de joie de vivre et de beauté, les instantanés de Gilles-Henri Polge nous permettent de participer à une recherche sans pareille pour la connaissance profonde de la nature humaine.
Texte traduit du catalan.
C’est complètement divisé entre le noir et le blanc : le garçon est habillé en blanc, la fille en noir ; il est contre le noir, elle est contre le blanc. Il y a un échange de sexe qui passe entre eux. C’est extraordinaire, elle est tellement masculine, cette fille, et lui il est tellement efféminé… La fille est très musclée, elle a des épaules sublimes. (…) C’est elle qui est en train de le maquiller, elle lui met le rouge aux lèvres, c’est-à-dire qu’elle est en train de lui enlever sa condition d’homme. Je la trouve extraordinaire, pas du tout troublante mais enfin c’est vraiment une photo de théâtre. Il a joué la comédie, elle est une maquilleuse. Voilà, ça c’est la version facile, acceptée. Il y a d’autres versions, j’en suis sûr.
Photographie publiée dans l’émission de télévision d’Agnès Varda Une minute pour une image, « Album imaginaire de Georges Fèvre no4 », sur FR3 ; puis reprise dans le quotidien Libération, 17 juin 1983. Commentaire de Carlos Clarens (écrivain de cinéma).